Rouge sang

Matte, Dumur, Mainguay, Nadeau (mars 2003)

Nous sommes le 4 octobre 1947, mon corps gît de tout son long sur le parquet froid et humide de mon appartement rue DesJardins. Indirectement, je suis la première victime d’une série de meurtres sanglants et incontestablement inexpliqués, pour le moment… Survolant mon appartement pour la première et la dernière fois, j’observe un inconnu aux cheveux hirsutes debout, immobile près de mon corps. J’entends cet homme à l’air intrigué se questionner sur les événements qui se sont produits quelques heures plus tôt. J’aimerais lui dire que tout a commencé comme ceci…

C’était un repas encore une fois pris seule, enfin je le croyais... La lasagne fumante reposait sur la table recouverte d’une nappe d’un blanc immaculé. L’ombre d’un outil métallique apparut furtivement dans le reflet du miroir de la salle à manger. La fourchette plongée dans mon assiette, je mangeais distraitement quand soudain mon rythme cardiaque augmenta. « Ce n’est qu’une branche, me dis-je, une simple branche d’arbre. Ce doit-être mon imagination qui me joue un vilain tour. » Mes pires pensées se réalisèrent lorsque que j’entendis une omoplate craquer, mon omoplate gauche se brisa sous la force violente d’une pioche fraîchement aiguisée. Je voyais maintenant une nappe rougie par mon propre sang. C’était le pire des cauchemars! Mon propre hurlement de peur et de douleur résonne encore dans ma tête. Peu à peu, mon âme se sépara de mon corps. Maintenant, mon souhait est que la police retrace mon assassin pour qu’on puisse me rendre justice. Tous mes espoirs se dirigent vers vous détective qui ne pouvez m’entendre…

***

Depuis mes débuts comme enquêteur, il y a 20 ans, je n’ai jamais rien vu de tel. Un meurtre aussi sanglant ne peut être que l’œuvre d’un déséquilibré. La pauvre femme a encore sa fourchette à la main et son visage est crispé de terreur. Sur les lieux, seulement quelques indices peuvent nous rapprocher de l’assassin comme un petit fanion et le trou béant logé dans le corps de la victime. Toutes les taches de sang retrouvées sur la nappe blanche proviennent probablement de la pauvre femme. Si c’est le cas, on ne pourra pas identifier l’assassin. Par contre, quelque chose m’intrigue profondément. Pourquoi ce petit fanion numéroté?

Je n’en ai pas dormi de la nuit… toutes ces images d’horreur ont hanté mon esprit durant mes trop courtes heures de sommeil. C’est précisément pour cette raison qu’aujourd’hui, je n’ai pas du tout la tête à travailler sur ce crime sans queue ni tête. Portant une extrême fatigue, je monte péniblement les escaliers du département de police de la Basse-ville de Québec. Les escaliers s’allongent, les marches s’étirent, la rampe disparaît et "BANG !", je heurte par mégarde une étrange demoiselle portant un grand sac de sport. Celle-ci s'excuse en marmonnant, un regard résolument tourné vers ses souliers. Je la reconnais, une nouvelle employée. Je l'ai aperçu une fois dans les archives. J’atteins enfin mon pitoyable bureau où une pile de dossiers poussiéreux m’attend. Avec un talent de procrastination, ma table de travail est aussi dégoûtante qu’un dépotoir. Un homme à qui il est interdit d’entrer dans mon bureau me salue en affichant un sourire chaleureux. C’est Rémy, l’homme à tout faire de l’établissement. Il mérite le respect de tous les gens du département. Quoi qu’il advienne, Rémy est là pour sauver la situation. Il astique les planchers et fait briller les carreaux. C’est un homme de grande taille, un peu bedonnant, qui porte toujours une chemise bleue délavée et pantalon brun infroissable.

Assise sur ma chaise, se trouve ma secrétaire habillée d’un jean et d’un veston picoté genre poussière, peut-être se sent-elle ainsi protégée des attaques de saleté de mon déplorable refuge ! Elle attend patiemment mon arrivée dans le but de me communiquer certaines informations. Cette petite femme maigre d’une trentaine d’année est la secrétaire rêvée pour un homme comme moi. Elle sait, toujours au bon moment, ce qu’il faut faire ou dire et aussi nous débarrasser des malvenus, des inspections surprises pour la plupart mes créanciers. Je regarde dans ses yeux bruns affectés de strabisme et elle me dit : « Bonjour Robert! Le médecin-légiste vous a téléphoné. Il veut vous voir à propos du meurtre qui est survenu hier soir. » Je lui réponds un bref merci et je file rencontrer le médecin-légiste. Son bureau est situé un peu plus au sud du port de Québec, rue Bell. Arrivé sur les lieux deux minutes plus tard, j’observe la mine dégoûtée du médecin. On voit tout de suite qu’il n’aime pas du tout ce travail. Les néons sur les murs dégagent une lumière bleuâtre donnant un air sinistre à la pièce. Sur le mur du fond, on remarque plusieurs petits casiers dans lequel Eustache entrepose les corps des victimes avant qu’ils ne soient autopsiés.

« Bonjour…Robert », me dit Eustache d’un air attristé. Nous nous approchons nonchalamment du cadavre. Il m’explique son diagnostic : "vu la façon dont le corps était placé lors du décès, on peut facilement remarquer que la blessure s’est produite dans la partie supérieure de l’échine. Cette lésion a été faite par un outil bien aiguisé. Il ne sera pas très difficile de trouver lequel en raison de la forme de la plaie".

Déjà, Eustache a coulé dans la lésion de l’argile. Cette substance prend la forme de la blessure, donc nous pourrons facilement reconnaître l’arme du crime. Il est maintenant temps de retirer l’argile du cadavre. À ce moment, le silence est presque obligatoire. Eustache sort adroitement la substance argileuse de l'omoplate de la victime. Jamais je n'aurais pensé qu'un outil tel que celui-ci pourrait être utilisé pour tuer! Eustache souffle d'un air étonné, « une pioche!? »

***

Le vieux port fut toujours un endroit où je pouvais réfléchir en paix. Tous les soirs, après mon travail, j’allais me balader sur le bord du fleuve St-Laurent dans le but de faire le vide et penser à autre chose que le monde de la mode… De toute ma vie, je n’aurais jamais imaginé que ce lieu fusse témoin de ma mort subite. Il y a à peine quelques minutes, je marchais rapidement en raison de mon retard à un souper organisé par mes copines. Je rattrapais peu à peu la personne qui me précédait quand soudain, elle se retourna, sortit une pioche de son grand manteau et me la planta dans la gorge. Ma jugulaire se fendit et mon sang coula à flot hors de mon corps. Quelques minutes plus tard, je baignais dans mon sang. J’étais couchée à plat ventre sur le sol et mon assassin me donna un dernier coup de pioche et planta une tige de métal dans le bas de mon dos. Mon âme rejoignit l’esprit du détective…

C’est une de ces froides journées d’automne, où même les feuilles paraissent maussades : toutes marrons, toutes froissées. Cependant, les tourbillons qu’elles forment m’hypnotisent. Obsédé, je marche distraitement dans le Vieux Port de Québec en bordure de la rue Dalhousie, un secteur de la ville qui a connu un développement fulgurant au cours des années trente à la recherche d’un peu de calme dans les remous de mes pensées. De lieu malfamé, il est devenu un site très animé et fréquenté autant par les touristes étrangers que par les habitants de la grande région de Québec. Situé à la jonction de la rivière Saint-Charles et du fleuve Saint-Laurent, le Vieux-Port caractérise bien les activités portuaires et maritimes de la Vieille Capitale. J’ai souvent fait ce parcours, habituellement je passe devant le bureau des Douanes et l'Agora, un amphithéâtre à ciel ouvert avant de me rendre jusqu’au Complexe naval de Pointe-à-Carcy Justement, il y a un rassemblement de civils et de matelots tout près du quai. Cependant, l’ambiance et les circonstances sont différentes des jours de spectacle. Ils sont tous attroupés devant un corps étendu sur le sol mouillé. L’odeur du poisson me monte au nez, mais plus j’approche, plus l’odeur se transforme. Les émanations d’un cadavre prennent maintenant place. J’ai le très fort pressentiment que tout cela est lié au meurtre de l’appartement qui m’obsède. Évidemment, je peux apercevoir un fanion numéroté identique à celui du meurtre précédent. L’enquête me tourmente. Pour approfondir ces meurtres en série je m’arrête prendre un café chez « Stef café » coin Saint-André et Dalhousie. Perdu dans mes pensées, je griffonne sur mon napperon une marche à suivre que je mets aussitôt à exécution.

Je me rends rue de la Maréchaussée, demande à ma secrétaire de trouver la documentation sur les meurtres en séries des dix dernières années et grimpe les escaliers. Trente minutes plus tard, les dossiers poussiéreux forment la couche supérieure de ce meuble qui me sert maintenant de table de travail. Je reste enfermé dans mon bureau et je passe plusieurs heures à éplucher l’information nécessaire à l’avancement de mon enquête. Je tombe tout à coup sur un dossier qui contient des indices similaires aux deux meurtres. Je crie de joie! Ma secrétaire apparaît. Je lui explique la situation, mais elle me répond que ce meurtrier est mort depuis belle lurette. Toutes ces heures, puis rien. Mon enquête sera plus difficile que je ne le croyais.

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Après une pénible nuit de sommeil, je me rends sur les lieux d’un troisième crime qui s’est produit il y a quelques heures à peine. Évidemment, un petit fanion se trouve sur le cadavre et ce dernier est numéroté du chiffre trois. La femme est étendue de tout son long et son visage couvert de sang est encore crispé par la peur. Découragé par cette enquête qui n’avance pas et angoissé par la peur qu’un autre meurtre survienne, je me dirige vers le bureau du médecin-légiste rue Bell où le cadavre vient d’être transporté.

Eustache me salue et m’explique rapidement son hypothèse du meurtre. « La première contusion s’est produite au niveau de la tête ce qui a entraîné la chute de la femme sur le sol. Sa tête a dû frapper violemment le pavé car le crâne est fracturé. Le deuxième coup a été porté sur le côté gauche du ventre et fut élargi d’une telle façon que le ventre a été ouvert de long en large. Les coups ont été donnés avec puissance. Donc ce n’est pas n’importe quelle personne qui aurait pu causer de telles blessures. » Je remercie Eustache pour son hypothèse et je cours jusqu’à mon bureau pour poursuivre l’enquête.

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Le temps presse et je dois maintenant rassembler tous les indices qui me seront utiles à la recherche du meurtrier. Un détail me revient subitement à l’esprit. Lorsque j’étais sur les lieux des crimes, il y avait toujours un clochard qui se tenait à proximité des meurtres et quand je revenais au département je ne réussissais jamais à voir Rémy. Encore une journée terminée. Pour en avoir le cœur net, je passe au peigne fins le local d'entretien ménager de Rémy et je découvre une pioche bien aiguisée. Rémy se dirige vers moi, mon sang se glace et il me dit :« Jolie ma nouvelle acquisition hein? Elle me permettra de faire de grands trous dans les murs afin de réparer la tuyauterie. » Je me retiens de lui passer les menottes ou de l'interroger et je fonce à mon appartement pour y réfléchir.

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Assis devant ma radio, pensif, je songe à ce que je dois faire à propos de Rémy. Je suis triste, car j'ai vraiment l'impression que Rémy est le meurtrier, un homme si fort serait capable d’un tel acte, mais mon cœur me rappelle que j'ai mis en lui toute ma confiance. Pour en avoir le cœur net, je me rends à la demeure de Rémy. Je frappe à sa porte, le cœur lourd. J'entends ses pas venir à la porte et à ma grande surprise c'est une femme qui ouvre. Ses longs cheveux gris en bataille et ses beaux grands yeux verts pleins d’eau semblent traduire mes appréhensions. Promptement, elle range son mouchoir dans la poche de sa grande robe rose et bleu pâle. Puis, elle dit que son mari, Rémy, n’est pas rentré ce soir et éclate en sanglot. Dans ma tête, je me dis qu'il va se produire un autre meurtre...

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Je marche en direction du bureau quand j'aperçois une foule. Je m'approche lentement et avec stupeur, je vois un homme recroquevillé sur le sol, mort un couteau en main : c’est Rémy ! Aucun fanion n’est présent sur le cadavre. Une femme hurle de douleur, elle semble avoir des spasmes. Cette pauvre femme crie : « Comment peut-on faire une chose pareille, c’est inhumain!!». C’est alors que je remarque un clochard s’enfuir. Je me mets à ses trousses. Je le rattrape et l’emmène jusqu’au département de police où je l’interroge. Le manque de preuve m’empêche de l’inculper. Peut-être que Rémy est bien le meurtrier, que quelqu’un le savait et l’a tué pour cette raison. Pour l’instant, je n’en sais rien! Je demande un mandat de perquisition qui me permettra de fouiller les affaires personnelles de notre ancien homme à tout faire. En premier lieu, je ratisse sa demeure où je ne trouve aucun indice pouvant faire avancer l’enquête. Au département de police, j’inspecte son casier. Je mets la main sur un journal dans lequel il écrivait ses hypothèses sur les meurtriers possibles. Notre cher ami ne serait-il pas seulement un fanatique des meurtres en série ? En lisant un peu plus, je constate qu’il nourrissait un certain doute à propos du clochard. À la toute dernière page, il explique ses soupçons sur un employé de l’édifice qui a eu recours à la pioche et à d’autres outils de travail depuis le dernier mois. En tournant rapidement les pages du journal pour découvrir un quelconque indice, une carte glisse et atterrit sur mon pied. La carte illustre la situation géographique des trois premiers meurtres. Ceux-ci forment le chiffre «1» . Je me rends à mon bureau afin d’élucider le mystère de ce «1». Après plusieurs heures, je découvre qu’il est en fait le début d’un quatre. Dans ma tête, se créent des liens entre chaque meurtre et la situation géographique. J’ai le fort et désagréable pressentiment que le 4ième meurtre commis, il sera trop tard pour attraper cet assassin, car il aura assoupi sa haine et il aura complété le 4.

Après de mûres réflexions, je décide d’agir avant le prochain meurtre. Je me lance sur la piste que Rémy avait empruntée avant qu’elle ne lui coûte la vie. J'examine avec beaucoup d'attention le dossier personnel de chaque employé de l’immeuble. C’est ainsi que j’arrive à une conclusion qui me semble invraisemblable, mais pourtant vraie. Quelque chose me dit que mon flaire ne peut se tromper. Je ne suis sûr de rien, mais je veux m’en assurer une fois pour toute.

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Je repense à tous ces meurtres qui se sont produits et à ce détective qui n’a trouvé aucun indice. Dernièrement, ma vie a été perturbée par tous ces événements. Je ne réussis pas à contrôler mes émotions comme avant, j’en laisse sortir certaines qui pourraient me trahir devant les collègues. Je réfléchis alors à tous les bons moments qui se sont passés dans ce bureau. Soudain, les lumières s'éteignent. Un frisson me parcours le dos. J’ai peur…

Elles se rallument et un homme se trouve dans mon bureau avec une pioche à la main. Je veux pousser un hurlement, toutefois je suis tellement bouleversée que je ne peux pas. C’est alors que je l’entends crier des accusations… des centaines d’accusations. Mes oreilles bourdonnent. Je ne peux plus supporter ce fardeau, ce détective est vraiment trop fort pour moi et j’avoue donc mes meurtres et mon motif : me venger de ce que la nature avait omis de me donner : la beauté. Cet événement a clos ma carrière dans cet immeuble où règne la justice.

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Comment une personne aussi gentille pouvait-elle faire une chose pareille ! Ça me fait mal au cœur de ranger moi-même ce bureau entretenu par quelqu’un d’autre depuis de multiples années. Maintenant, je dois penser à me chercher une autre secrétaire!